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MÉMOIRES DU DUC DE ROVIGO, POUR SERVIR À L'HISTOIRE DE L'EMPEREUR
NAPOLÉON.

TOME PREMIER.



PARIS.

A. BOSSANGE, RUE CASSETTE, N° 22.

MAME ET DELAUNAY-VALLÉE, RUE GUÉNÉGAUD, N° 25.

1828.




PRÉFACE.


On m'a accusé d'avoir été le séïde de l'empereur, et de l'être encore.

Si on entend par là d'avoir compris que les convulsions qui ont agité le
monde, n'étaient autre chose que la lutte des principes de la révolution
contre ceux de l'aristocratie européenne; si on entend par là que je
n'ai pas songé à mettre de borne à l'étendue de mes devoirs; oui, je fus
le séïde de Napoléon.

Si se souvenir des bienfaits au temps des revers, si ne pas abandonner
son chef après sa chute, si se résigner à l'exil pour avoir voulu
partager le sien, si ne pas craindre de braver l'inimitié de ses
ennemis, naguère ses courtisans; si rendre hommage à sa mémoire,
lorsqu'il n'est plus, c'est être séïde; oui, je suis encore le séïde de
Napoléon.

Ce grand homme m'a honoré de sa confiance; j'étais près de lui sur les
champs de bataille, il m'a appelé près de sa personne dans le conseil,
il m'a donné des preuves éclatantes de bienveillance, j'oserais presque
dire d'affection; pouvais-je, devais-je y répondre autrement que par un
dévouement sans bornes! fallait-il, tout couvert que j'étais de ses
bienfaits et investi de sa confiance, fallait-il m'ériger en censeur au
moment du danger et offrir du blâme au lieu d'aide. Le rôle de censeur
est commode et facile, mais ce n'est pas le plus honorable à jouer. Ce
n'est pas celui que j'ai choisi: qu'on ne s'attende donc pas à trouver
dans ces Mémoires de longues critiques ou de graves dissertations
politiques; je n'ai pas voulu écrire autrement que je n'ai agi.

On a cherché à calomnier le beau et noble caractère de l'empereur, c'est
tout simple, il n'a plus rien à donner; mais si faire son éloge était
faire sa cour au pouvoir, que de gens rassembleraient complaisamment
leurs souvenirs, et retrouveraient tout à coup la mémoire.

On a voulu peindre l'empereur comme un homme insatiable de guerres, et
cette idée, qui sera reconnue fausse, passe encore pour vraie dans
beaucoup de bons esprits; j'espère que la lecture de ces Mémoires
contribuera à les éclairer. Napoléon avait essentiellement besoin de la
paix; chef d'une dynastie née au milieu de la guerre, le repos seul
pouvait la consolider.

Je m'attache à faire connaître l'empereur tel qu'il était et tel que je
l'ai connu; mais je cherche plus encore à faire connaître les motifs des
actes de sa politique.

J'ai passé rapidement sur les récits de batailles et sur les opérations
militaires, non pas que je les trouvasse dénués d'intérêt, mais parce
que plusieurs habiles généraux ont rempli cette tâche avec un talent
supérieur et digne du génie dont le nom brille dans chacune de leurs
pages.

Je ne sais si un auteur doit compte au public des motifs qui l'ont
déterminé à écrire; mais quant à moi, je n'ai aucune objection à dire
les miens.

Prisonnier à Malte, pendant que l'empereur était captif à Sainte-Hélène,
j'ai vu, à mon retour en France, que de généreux amis, et quantité de
fonctionnaires bien intentionnés, avaient trouvé commode de se justifier
à mes dépens. Il faut que la calomnie soit une fort belle chose par
elle-même, car, bien qu'on la méprise, force est d'y répondre. Je n'ai
cru pouvoir mieux faire que de publier mes Mémoires.

Aussitôt que j'ai fait connaître cette intention, une grande inquiétude
s'est manifestée; beaucoup d'existences se sont crues compromises;
l'alarme s'est répandue, et quelques consciences se sont troublées. Sans
doute, personne mieux que moi ne pourrait faire des mémoires de
scandale, car je n'ai rien oublié de ce que j'ai su; mais qu'on se
rassure. J'aime à penser qu'on conviendra tout au moins de ma
modération, et si je faisais un usage plus étendu des nombreux documens
secrets que je possède, il n'y aurait pas de ma faute.

Quelques amis ont cherché à me persuader que je ferais mieux de différer
la publication de mes Mémoires, et de laisser ce soin à mes enfans. J'ai
été sensible à la bonne intention qui les dirigeait, et cependant je
publie, parce que je ne partage pas leur opinion. C'est pendant que
j'existe encore que j'ai voulu que ces Mémoires parussent; je suis
encore là, du moins, pour convenir de mes erreurs si j'en ai commis;
mais je suis encore là aussi pour répondre aux attaques calomnieuses; il
m'a semblé d'ailleurs qu'il y avait plus de courage et de loyauté à
choisir, pour parler, le moment où il y a encore tant de témoins qui
peuvent me réfuter.

J'ai occupé de grands emplois, j'ai reçu de grands honneurs, j'ai joui
d'une immense fortune; on se console de perdre tout cela; mais on ne se
console pas de se voir attaquer dans ce que tout homme de cœur a de plus
cher. J'aime à penser que la lecture de ces Mémoires prouvera que si
j'ai été honoré de la confiance et comblé des faveurs du plus grand
homme des temps modernes, j'ai su les mériter par mes services et y
répondre par un dévouement honorable.

Je ne dis plus qu'un mot. Je n'ai pas cherché à faire une œuvre
littéraire: le lecteur trouvera donc sans doute beaucoup de négligences
dans mon style; on ne me les reprochera pas, car je raconte, je ne
compose pas; et d'ailleurs, mes compagnons d'armes savent que le talent
d'écrire a toujours été chez moi la disposition la moins développée.
J'aurais pu emprunter le secours d'une plume étrangère et plus exercée,
le public y aurait sans doute gagné, mais son jugement n'aurait pas été
aussi rigoureux que si je me montre à lui tel que je fus et tel que je
suis.




CHAPITRE PREMIER.

Entrée au service.--Les représentans du peuple aux armées.--Exécution de
M. de Tosia.--Je suis en danger d'être arrêté comme royaliste.--Premiers
faits d'armes.--Intelligences de Pichegru avec le prince de
Condé.--Périlleuse mission à l'armée de Sambre-et-Meuse.--Pichegru,
soupçonné, est remplacé par Moreau.--Je suis nommé chef de bataillon, au
passage du Rhin.--Cessation des hostilités après les préliminaires de
Léoben.--Aide-de-camp du général Desaix; je l'accompagne à Paris.


Fils d'un officier qui avait vieilli sous les drapeaux, et qui n'avait
obtenu, pour prix de ses longs services, que le grade de major et la
croix de Saint-Louis, je finissais à peine mes études lorsque la
révolution éclata. J'avais ma fortune à faire. La carrière des armes
pouvait seule m'offrir des chances d'arriver au but: je résolus d'en
courir les hasards.

Mon frère aîné servait dans l'artillerie; mon père désirait que j'y
entrasse aussi, parce que l'avancement y était fixé de manière à ce
qu'il n'y eût pas de passe-droit à redouter; mais je préférais la
cavalerie; et bien qu'alors on regardât cette arme comme fort
dispendieuse et convenable seulement aux jeunes seigneurs riches, je
persistai à y entrer. Il me sembla qu'une résolution forte, du courage,
et mon épée, devaient suppléer au défaut de fortune.

Je partis pour rejoindre le régiment de Royal-Normandie, où mon père
avait servi, et qui était alors en marche pour se réunir à la petite
armée que rassemblait M. de Bouillé, pour soumettre la garnison de Nancy
révoltée. J'arrivai au moment décisif; de sorte que, dès mon entrée au
service, ma première nuit se passa au bivouac, et le premier jour je fus
au feu.

Je faisais partie du corps qui entra par la porte de Stainville, et le
premier mort que je vis fut le brave chevalier des Isles, tué par ses
propres soldats en voulant les empêcher de faire feu sur nous. Quelques
jours après cette expédition, M. de Bouillé renvoya son armée dans ses
garnisons. Ce général avait pour le régiment dans lequel je venais
d'entrer une bienveillance particulière, et le régiment tout entier y
répondait par un dévoûment sans bornes: mais qu'il n'eut plus occasion
de lui prouver.

À cette époque, la plus grande partie des officiers de grosse cavalerie
professaient des principes opposés à ceux qui se manifestaient déjà de
toutes parts; aussi s'attirèrent-ils l'animadversion des novateurs. Les
provocations et les menaces amenèrent des résistances; les proscriptions
suivirent. Les officiers de Royal-Pologne égorgés à Lyon, ceux de
Royal-Berri guillotinés à Paris, ceux de Royal-Bourgogne destitués en
masse, ceux de Royal-Navarre poursuivis à Besançon et obligés de quitter
la ville, en furent les victimes. Nous dûmes craindre à notre tour; mais
heureusement pour nous la déclaration de guerre vint faire diversion.

Nous fûmes dirigés sur Strasbourg. C'est alors que je fis la
connaissance de Desaix, et que je fus assez heureux pour me lier
d'amitié avec lui. Il était alors capitaine, et aide-de-camp du prince
Victor de Broglie, chef d'état-major de l'armée qui se rassemblait sur
ce point. Peu après survint le 10 août, qui servit de prétexte à de
nouvelles violences. Le prince de Broglie fut destitué, et Desaix fut
attaché au corps du général Biron. Les officiers de mon régiment furent
presque tous obligés de quitter le service; quelques uns émigrèrent,
presque tous se retirèrent dans leurs terres. Je me trouvai sous les
ordres du général Custine.

Sur ces entrefaites, l'invasion de la Champagne eut lieu. Verdun et
Longwy avaient été livrés. L'armée rassemblée entre Landau et
Wissembourg marcha par la Lorraine pour rejoindre l'armée qui combattit
à Valmy, et arrêta les Prussiens. En même temps, nous avions pris
Mayence, franchi le Rhin et poussé jusqu'à Francfort. Ces succès firent
éclater une joie qui ne fut pas de longue durée. Les revers suivirent:
battus presque partout, nous fûmes ramenés jusque sous Landau, après
avoir laissé garnison à Mayence.

C'est par les assertions les plus ridicules et par les soupçons les plus
absurdes qu'on voulut expliquer ces défaites, et nous vîmes arriver des
représentans du peuple aux armées.



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