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http://gallica.bnf.fr)










GEORGES EEKHOUD

Le Cycle patibulaire

_Deuxième édition_

PARIS

SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE

XV, RVE DE L'ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVI

_DU MÊME AUTEUR_

Kees Doorik.
Kermesses.
Les Milices de Saint-François.
Nouvelles Kermesses.
La Nouvelle Carthage.
Les Fusillés de Malines.
Au Siècle de Shakespeare.
Mes Communions.
Philaster (_tragédie_ de Beaumont et Fletcher).
La Duchesse de Malfi (_tragédie_ de John Webster).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3, et douze
exemplaires sur Hollande, numérotés de 4 à 15._




LE CYCLE PATIBULAIRE





LE JARDIN

_A Arnold Gaffin_.


Allons, Monsieur Jules.... Un petit tour de jardin.... Il est dans son
beau à présent.... Fille, ouvre donc la porte à monsieur... car il a
l'air de ne pas savoir le chemin....

Ah! oui, le jardin!

Il s'enfonçait, oblong et assez vaste, derrière la maison sans étage. On
poussait une petite claire-voie peinte en vert qui le séparait de la
cour et empêchait les poules d'y pénétrer. Par-dessus la haie vive
émergeaient le clocher du village et la plus haute croix du cimetière.
Une gloriette tressée de liserons, de capucines, d'aristoloches et de
pois de senteur, occupait un des angles du fond.

C'est pourtant dans cet enclos rustique, trop régulier, à la fois
courtil, jardin et potager, tracé au cordeau, propret et symétrique
jusqu'à la manie, semé de plantes prolifiques et voyantes, arborant de
gros fruits rubiconds et peu délicats, fleuri de roses perpétuelles, de
dahlias, de tournesols, de pivoines; des carrés de choux alternant avec
des buissons de groseilliers; c'est dans ce jardin vulgaire que vaguent
obstinément mes souvenirs, à chaque printemps, quand il fait très doux
et que cet air tiède vous serre tendrement la gorge et vous donne envie
de pleurer....

Avec ses légumes violets, ses poiriers taillés en pyramides, à la fois
luisant et haut en couleur, il me faisait l'effet d'un pataud
endimanché, faraud et guindé, cachant sous des étoffes trop caties et
peu coûteuses son grand corps charnu et taillé à grands coups.

En fîmes-nous souvent le tour, dans tous les sens; l'avons-nous parcouru
de toutes façons; me suis-je extasié, pour flatter ton brave homme de
père, devant les puériles arabesques de buis et d'oeillets nains, devant
ces petits chemins en spirale et cette statuette en plâtre portant sur
la tête un vase de clématites,--dis, ma bien-aimée d'alors, ma
plantureuse idole d'autrefois, ma taure bénigne aux fortes hanches, aux
yeux confiants, aux joues framboisées!...

Si ce jardin d'un mauvais goût si recherché et si barbare avait quelque
chose de toi, mon fruste animal rose, à la fois vulgaire et appétissant!

Les grandes fleurs rondes s'y épanouissaient glorieusement; roses et
giroflées embaumaient à outrance; cerises et groseilles y foisonnaient
et les abeilles gloutonnes le pillaient sans vergogne.

Jardin radieux et candide! Comme toi, chère enfant, il éclatait d'un
rire sonore, que d'aucuns eussent trouvé canaille. Et dans ton corsage
de cotonnade, étreignant ta taille opulente, tu me semblais ces gros
boutons de pivoines au moment de s'ouvrir à l'humidité de la rosée
fraîche. Qui me définira ta beauté copieuse et tes charmes si bien
ordonnés, jardin élu des sèves? Du jour où tu connus le jeu d'amour, mon
aimée, tu le jouas avec la conscience que tu apportais à un beau travail
profitable, aux fonctions saines et rémunératrices de la vie rurale.

Autant que toi ce jardin faisait l'orgueil de ton père le cabaretier:

--Allons, Monsieur Jules, un petit tour du jardin!...

Et tu m'y pilotais et m'en montrais les métamorphoses progressives, ô ma
Chair non pareille!

Je m'intéressais, avec toi, aux végétations les plus discréditées.
Charme du temps, atrocement cru, mais point banal, où fleurissent les
pommes de terre! Temps humide, temps de gésine, temps gros, où la glèbe
transpire et sent la luxure. Oh! je n'oublie pas l'odeur fétide et
pourtant irritante de ces fleurs, ce parfum de racines qui tètent....
C'est par un jour de pluie chaude de juin que tu te ployais pour me
cueillir des fraises et en te relevant ta croupe craquait et ondulait,
comme chez une pouliche qui se trémousse, et je me penchai, et ton
visage frôla le mien, si à propos, que, bouche à bouche, nous
confondîmes longtemps nos souffles, éperdus....

Baiser sain, savoureux, abondant.... Mais si tes lèvres avaient le goût
ambrosiaque de la fraise, elles avaient aussi l'arôme un peu terreux et
suret des fleurs dédaignées, des fleurs de la pomme de terre.... Parfum
de touffeur, d'orage et de sol détrempé....

Combien de fois, dans la gloriette, me suis-je promené autour de toi,
avec des haltes fréquentes, après avoir fait le tour du jardin! Amour
reposant et sûr, viriles débondes, harmonieuse et pleine réfection des
sens.

Cela devint une habitude.

Jamais de jalousie, de bouderie ou d'humeur. Je te retrouvais toujours
secourable et complaisante comme je t'avais laissée la veille....

C'est à peine si au mois des sureaux ou vers la chute des feuilles nos
prostrations normales, longues, absolues, sans subterfuges et sans
artifices, dignes de la Nature qui n'entend pas malice en ses oeuvres,
furent un peu plus violentes, ton rire moins joyeux et ta prunelle plus
fiévreuse!

Une année, une pleine année de totales et copieuses possessions, ma
soeur, ma libre et candide maîtresse!

Pourquoi ne me demandas-tu ni promesses ni gages? Il ne me fallut rien
te jurer. Tu t'étais donnée comme je t'avais prise, tacitement, après
quelques visites, sans préambule apparent, sans que nous ayons parlé de
cela.... Je crois même que nous parlions de bien autre chose: de la
vieille servante du curé, si bavarde; de ton voisin, le fils du charron,
ce rougeaud dont tu te moquais de si bonne foi, ou d'objets moins
notables encore, de la voiture du baron d'Armelbrang, qui venait de
passer avec un fracas despotique sur la grand'route silencieuse....
Midi. Les mouches pâmées et moribondes battent des ailes au bord de la
vitre. Tu me tends une allumette enflammée pour rallumer ma pipe, tu ris
de ma maladresse et de ma distraction, je prends tes mains, je les
presse, tu ris toujours, mes dents crissent, j'ai froid dans le dos, et
comme tu te recules derrière le comptoir, je te renverse et hume,
cueille et m'approprie les irritantes prémices de ta jeunesse.

Damnation!... A ce seul souvenir mon sang s'insurge et se cabre comme un
coursier de guerre dresse l'oreille à la fanfare de la charge.... Et ce
jour-là, je revins te voir au crépuscule.... Et comment se fait-il que
rien de ce jour ne me fut indifférent, que je revois jusqu'au sarrau
bleu de ton polisson de frère, qui rentra ce soir, un peu éméché, son
foulard rouge sortant de la poche, et qui crut devoir me distraire on me
proposant une partie de billard.... Le brave garçon!

D'où vient que je te regrette, ma blonde potelée, crème de femme,
fraîche et moelleuse, ferme et tendre, douce à respirer comme les
simples, sapide comme une mûre sauvage mordue à même les buissons, d'une
saveur presque fraternelle, aussi caressante au toucher que l'étoffe
satinée des martagons du jardin!

Me faut-il apprécier seulement aujourd'hui ton amour sûr et reposant, le
seul qui ne me laissa ni rancoeur, ni déboire? Dis, faut-il que ce soit
seulement aujourd'hui? Et le sentiment de cet amour qui ne me démolit
point qui m'assouplit et me fortifia même comme un massage, qui n'eut
rien d'artificiel et de corrodant, se met à fermenter maintenant dans
mon coeur. Ainsi l'anodine et rafraîchissante bière blanche du pays
devient capiteuse et traîtresse dans les cruchons de grès hermétiquement
clos.

Lorsque je partis pour la ville, tu ne te plaignis même pas, fille
incomparable. Devant les tiens ta main secoua cordialement la mienne.
Demeurés seuls un instant, ton baiser ne fut ni plus exaspéré ni moins
balsamique que de coutume.... Tu demeuras bonne, rieuse, accorte, comme
toujours.

C'était pourtant en mai, amie point comédienne, et le jardin que me
vantait ton père serait si glorieux cette année et recommencerait avec
tant d'exubérance et de prodigalité sa carrière dont nous avions suivi
les progrès avec tant de sympathie l'autre été.... Et tu n'avais point
démérité, tu n'avais point vieilli.

Pas une allusion à la vie nouvelle qui commençait pour moi et aux
conséquences de notre séparation.... Nous nous quittions bons camarades,
comme nous nous étions rapprochés....

Les premiers mois de l'absence, je m'échappai, de loin en loin, de la
ville, pour te faire visite. Heureux, dans mon égoïsme, de te trouver
toujours rose, rieuse et vaillante.

La dernière fois, c'est d'un air très simple et avec une pudique rougeur
bien loyale, nullement affectée, que tu te levas à mon entrée....
J'interrompais ton tête-à-tête avec le fils du charron.... Vous étiez
attablés près de la fenêtre.... Assis à ma place habituelle, le gars me
tira gauchement sa casquette.... Et devant ton bon sourire, et devant la
façon dont tes yeux clairs me désignaient, pour ton fiancé, le ferme et
crâne gaillard dont les grosses cuisses et le visage de pleine lune te
mettaient en gaieté autrefois, je fus sur le point d'oublier que rien ne
se fût passé entre nous, de croire, mon enfant, à ton innocence, bien
entendu à cette innocence de la chair, dont parlent le catéchisme et la
poésie surannée--car pour celle de ton coeur, de ton bon coeur, je n'en
ai jamais douté....

Cette fois, pourtant, profitant d'une sortie de ton futur _baes_, le
mâle de mine prolifique, je voulus t'embrasser et te traiter comme
devant. C'était mal, pervers cela, et sortait de notre honnête commerce
des jours passés. Aussi tu ne me dis rien, tu ne te rebiffas pas avec
colère, mais sans effarouchement, sans pruderie affectée, tu me regardas
d'un air surpris, d'un air indifférent, de l'air inconsciemment cruel
dans son affabilité même d'une personne renseignant un visiteur qui se
trompe d'adresse....

Pas d'autre changement en toi.



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