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Georges Eekhoud



LA NOUVELLE CARTHAGE



(1888)





Table des matières

PREMIÈRE PARTIE: RÉGINA
I. LE JARDIN
II. LE «MOULIN DE PIERRE»
III. LA FABRIQUE
IV. LE ROBINSON SUISSE
V. LE FOSSÉ
VI. LE COSTUME NEUF
VII. HÉMIXEM
VIII. DANS LE MONDE
IX. «LA GINA»
X. L'ORANGERIE
DEUXIÈME PARTIE: FREDDY BÉJARD
I. LE PORT
II. LA CASQUETTE
III. RUCHES ET GUÊPIERS
IV. LA CANTATE
V. L'ÉLECTION
VI. TROUBLES
VII. GENDRE ET BEAU-PÈRE
VIII. DAELMANS-DEYNZE
IX. LA BOURSE
TROISIÈME PARTIE: LAURENT PARIDAEL
I. LE PATRIMOINE
II. LES ÉMIGRANTS
III. LE RIET-DIJK
IV. CONTUMACE
V. LES «RUNNERS»
VI. CARNAVAL
VII. LA CARTOUCHERIE
Pièce justificative



PREMIÈRE PARTIE: RÉGINA



I. LE JARDIN

M. Guillaume Dobouziez régla les funérailles de Jacques Paridael
de façon à mériter l'approbation de son monde et l'admiration des
petites gens. «Cela s'appelle bien faire les choses!» ne pouvait
manquer d'opiner la galerie. Il n'aurait pas exigé mieux pour lui-
même: service de deuxième classe (mais, hormis les croque-morts,
qui s'y connaît assez pour discerner la nuance entre la première
qualité et la suivante?); messe en plain-chant; pas d'absoute
(inutile de prolonger ces cérémonies crispantes pour les
intéressés et fastidieuses pour les indifférents); autant de
mètres de tentures noires larmées et frangées de blanc; autant de
livres de cire jaune.

De son vivant, feu Paridael n'aurait jamais espéré pareilles
obsèques, le pauvre diable!

Quarante-cinq ans, droit, mais grisonnant déjà, nerveux et sec,
compassé, sanglé militairement dans sa redingote, le ruban rouge à
la boutonnière, M. Guillaume Dobouziez marchait derrière le petit
Laurent, son pupille, unique enfant du défunt, plongé dans une
douleur aiguë et hystérique.

Laurent n'avait cessé de sangloter depuis la mortuaire. Il fut
plus pitoyable encore à l'église. Les regrets sonnés au clocher et
surtout les tintements saccadés de la clochette du choeur
imprimaient des secousses convulsives à tout son petit être.

Cette affliction ostensible impatienta même le cousin Guillaume,
ancien officier, un dur à cuire, ennemi de l'exagération.

-- Allons, Laurent, tiens-toi, sapristi!... Sois raisonnable!...
Lève-toi!... Assieds-toi!... Marche! ne cessait-il de lui dire à
mi-voix.

Peine perdue. À chaque instant le petit compromettait, par des
hurlements et des gesticulations, l'irréprochable ordonnance du
cérémonial. Et cela quand on faisait tant d'honneur à son papa!

Avant que le convoi funèbre se fût mis en marche, M. Dobouziez, en
homme songeant à tout, avait remis à son pupille une pièce de
vingt francs, une autre de cinq, et une autre de vingt sous. La
première était pour le plateau de l'offrande; le reste pour les
quêteurs. Mais cet enfant, décidément aussi gauche qu'il en avait
l'air, s'embrouilla dans la répartition de ses aumônes et donna,
contrairement à l'usage, la pièce d'or au représentant des
pauvres, les cinq francs au marguillier, et les vingt sous au
curé.

Il faillit sauter dans la fosse, au cimetière, en répandant sur le
cercueil cette pelletée de terre jaune et fétide qui s'éboule avec
un bruit si lugubre!

Enfin, on le mit en voiture, au grand soulagement du tuteur, et la
clarence à deux chevaux regagna rapidement l'usine et l'hôtel des
Dobouziez situés dans un faubourg en dehors des fortifications.

Au dîner de famille, on parla d'affaires, sans s'attarder à
l'événement du matin et en n'accordant qu'une attention maussade à
Laurent placé entre sa grand'tante et M. Dobouziez.' Celui-ci ne
lui adressa la parole que pour l'exhorter au devoir, à la sagesse
et à la raison, trois mots bien abstraits, pour ce garçon venant à
peine de faire sa première communion.

La bonne grand'tante de l'orphelin eût bien voulu compatir plus
tendrement à sa peine, mais elle craignait d'être taxée de
faiblesse par les maîtres de la maison et de le desservir auprès
d'eux. Elle l'engagea même à rencogner ses larmes de peur que ce
désespoir prolongé ne parût désobligeant à ceux qui allaient
désormais lui tenir lieu de père et de mère. Mais à onze ans, on
manque de tact, et les injonctions, à voix basse, de la brave dame
ne faisaient que provoquer des recrudescences de pleurs.

À travers le brouillard voilant ses prunelles, Laurent, craintif
et pantelant comme un oiselet déniché, examinait les convives à la
dérobée.

Mme Dobouziez, la cousine Lydie, trônait en face de son mari.
C'était une nabote nouée, jaune, ratatinée comme un pruneau, aux
cheveux noirs et luisants, coiffée en bandeaux qui lui cachaient
le front et rejoignaient d'épais et sombres sourcils ombrageant de
gros yeux, noirs aussi, glauques, et à fleur de tête. Presque pas
de visage; des traits hommasses, les lèvres minces et décolorées,
le nez camard et du poil sous la narine. Une voix gutturale et
désagréable, rappelant le cri de la pintade. Coeur sec et rassis
plutôt qu'absent; des éclaira de bonté, mais jamais de
délicatesse; esprit terre à terre et borné.

Guillaume Dobouziez, brillant capitaine du génie, l'avait épousée
pour son argent. La dot de cette fille de bonnetiers bruxellois
retirés des affaires, lui servit, lorsqu'il donna sa démission, à
édifier son usine et à poser le premier jalon d'une rapide
fortune.

Le regard de Laurent s'arrêtait avec plus de complaisance, et même
avec un certain plaisir sur Régina ou Gina, seule enfant des
Dobouziez, d'une couple d'années l'aînée du petit Paridael, une
brunette élancée et nerveuse, avec d'expressifs yeux noirs,
d'abondants cheveux bouclés, le visage d'un irréprochable ovale,
le nez aquilin aux ailes frétillantes, la bouche mutine et
volontaire, le menton marqué d'une délicieuse fossette, le teint
rosé et mat aux transparences de camée. Jamais Laurent n'avait vu
aussi jolie petite fille.

Cependant il n'osait la regarder longtemps en face ou soutenir le
feu de ses prunelles malicieuses, À ses turbulences d'enfant
espiègle et gâtée se mêlait un peu de la solennité et de la
superbe du cousin Dobouziez. Et déjà quelque chose de dédaigneux
et d'indiciblement narquois plissait par moments ses lèvres
innocentes et altérait le timbre de son rire ingénu.

Elle éblouissait Laurent, elle lui imposait comme un personnage.
Il en avait vaguement peur. Surtout qu'à deux ou trois reprises
elle le dévisagea avec persistance, en accompagnant cet examen
d'un sourire plein de condescendance et de supériorité.

Consciente aussi de l'effet favorable qu'elle produisait sur le
gamin, elle se montrait plus remuante et capricieuse que
d'habitude; elle se mêlait à la conversation, mangeait en
pignochant, ne savait que faire pour accaparer l'attention. Sa
mère ne parvenait pas à la calmer et, répugnant à des gronderies
qui lui eussent attiré la rancune de ce petit démon, dirigeait des
regards de détresse vers Dobouziez.

Celui-ci résistait le plus longtemps possible aux sommations
désespérées de son épouse.

Enfin, il intervenait. Sourde aux remontrances de sa mère, Gina se
rendait, momentanément, d'un petit air de martyre, des plus
amusants, aux bénignes injonctions de son père. En faveur de Gina,
le chef de la famille se départait de sa raideur. Il devait même
se faire violence pour ne pas répondre aux agaceries de sa
mignonne; il ne la reprenait qu'à son corps défendant. Et quelle
douceur inaccoutumée dans cette voix et dans ces yeux! Intonations
et regards rappelaient à Laurent l'accent et le sourire de Jacques
Paridael. À tel point que Lorki, c'est ainsi que l'appelait le
doux absent, reconnaissait à peine, dans le cousin Dobouziez
semonçant sa petite Gina, le même éducateur rigide qui lui avait
recommandé à lui, tout à l'heure, durant la douloureuse cérémonie,
de faire ceci, puis cela, et tant de choses qu'il ne savait à
laquelle entendre. Et toutes ces instructions formulées d'un ton
si bref, si péremptoire!

N'importe, si son coeur d'enfant se serra à ce rapprochement, le
Lorki d'hier, le Laurent d'aujourd'hui, n'en voulut pas à sa
petite cousine d'être ainsi préférée. Elle était par trop
ravissante! Ah, s'il se fût agi d'un autre enfant, d'un garçon
comme lui par exemple, l'orphelin eût ressenti, à l'extrême, cette
révélation de l'étendue de sa perte; il en eût éprouvé non
seulement de la consternation et du désespoir, mais encore du
dépit et de la haine; il fût devenu mauvais pour le prochain
privilégié; l'injustice de son propre sort l'eût révolté.
Mais Gina lui apparaissait à la façon des princesses et des fées
radieuses des contes, et il était naturel que le bon Dieu se
montrât plus clément envers des créatures d'une essence si
supérieure!

La petite fée ne tenait plus en place.

-- Allez jouer, les enfants! lui dit son père en faisant signe à
Laurent de la suivre.

Gina l'entraîna au jardin.

C'était un enclos tracé régulièrement comme un courtil de paysan,
entouré de murs crépis à la chaux sur lesquels s'écartelaient des
espaliers; à la fois légumier, verger et jardin d'agrément, aussi
vaste qu'un parc, mais n'offrant ni pelouses vallonnées, ni
futaies ombreuses.

Il y avait cependant une curiosité dans ce jardin: une sorte de
tourelle en briques rouges adossée à un monticule, au pied de
laquelle stagnait une petite nappe d'eau, et qui servait
d'habitacle à deux couples de canards. Des sentiers en colimaçon
convergeaient an sommet de la colline d'où l'on dominait l'étang
et le jardin. Cette bizarre fabrique s'appelait pompeusement «le
Labyrinthe.»

Gina en fit les honneurs à Laurent.

Avec des gestes de cicérone affairé, elle lui désignait les
objets. Elle le prenait avec lui sur un ton protecteur:

-- Prends garde de ne pas tomber à l'eau! ... Maman ne veut pas
qu'on cueille les framboises! Elle riait de sa gaucherie. À deux
ou trois phrases peu élégantes qui sentaient leur patois, elle le
corrigea. Laurent, peu causeur, devint encore plus taciturne. Sa
timidité croissait; il s'en voulait d'être ridicule devant elle.

Ce jour-là, Gina portait son uniforme de pensionnaire: une robe
grise garnie de soie bleue.



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