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LA FANEUSE D'AMOUR

Georges EEKHOUD


--_Roman_--

DEUXIÈME ÉDITION

PARIS
SOCIÉTÉ DU MERCURE DE FRANCE
XV, RUE DE L'ÉCHAUDÉ-SAINT GERMAIN, XV

MCM





I


Lorsque, devenue comtesse d'Adembrode, Clara Mortsel s'éprit de la
nature campinoise, parfois le décor oublié de sa première enfance,
écoulée dans une autre région rurale, revenait à sa pensée.

La famille de Clara était originaire du canton de Boom, de ces polders
gras et argileux qu'alluvionnent le Rupel et l'Escaut. Sa mère,
orpheline élevée par charité, sortit de l'ouvroir vers les dix-huit ans,
avec quelques connaissances manuelles, outre la lecture, l'écriture et
les quatre règles, et se mit, sur la recommandation des religieuses, au
service d'une dame de qualité retirée à la campagne près d'Hemixem,
après que, ravies de l'intelligence et de la gentillesse de la petite,
les soeurs eussent vainement essayé de la coiffer du béguin. Une
piquante brunette, la camériste de la douairière de Dhose! On vantait
surtout ses yeux qu'elle avait très noirs et régulièrement fendus et sa
chevelure indisciplinée. Elle savait ses avantages, aimait à se les
entendre énumérer. Aucun ne les lui détaillait aussi complaisamment que
Nikkel Mortsel, le briquetier, un courtaud membru, âgé de vingt ans. Il
avait la joue plutôt cotonneuse que barbue, la parole facile et l'oeil
polisson. Nikkel Mortsel, s'était bientôt accointé de cette éventée de
Rikka, toujours à la rue, du côté des briqueteries, le panier au bras
par contenance. Ses tabliers et ses bonnets très blancs alléchaient, dès
qu'elle se montrait, le manoeuvre le plus absorbé. La coquette résista
aux cajoleries de Nikkel, crut le maintenir parmi ses soupirants
ordinaires; le luron ne l'entendait pas ainsi. Il commença par l'amuser,
il finit par l'émouvoir. Ce falot mal nippé, à la dégaine de casseur,
trouva pour la séduire d'irrésistibles suppliques de gestes et de
regards. Un soir de kermesse qu'il l'avait énervée et pétrie à point aux
spirales érotiques de la valse, il l'entraîna dans les fours à briques,
en partie éteints et déserts les dimanches, et posséda goulûment cette
femme déjà rendue et pâmée.

Cinq mois après, Mme de Dhose, prude et rigoriste, pas mal prévenue
contre les airs évaporés et les toilettes claires de la pupille des
bonnes soeurs, constatait son embonpoint anormal et la chassait
ignominieusement. La maladroite ne songea pas un instant à retourner
chez ses premières protectrices. Par bonheur Nikkel Mortsel restait
absolument féru de sa conquête. Le coureur de guilledou se doublait chez
lui d'un esprit pratique, il devinait en Rikka des qualités de ménagère
qui le déterminèrent à l'épouser. La pauvresse ne s'estima que trop
heureuse de s'unir chrétiennement à ce gaillard dégourdi qu'elle avait
cru leurrer sans jamais faire la culbute.

Elle le suivit à Niel où naquît la petite Clara.




II


L'enfant poussa, sans raccroc, musclée et sanguine comme son père, avec
la taille élancée, l'impressionnabilité nerveuse, les traits réguliers
et les insondables yeux noirs de sa mère. De bonne heure elle se montra
timide et concentrée. Elle écoutait beaucoup, mais le sens des mots la
préoccupait moins que la musique des voix.

Des parents plus désoeuvrés que les siens eussent certainement remarqué
sa sensibilité extrême à l'action de la couleur, du parfum et du son;
ils auraient même été alarmés plus d'une fois par la bizarrerie de ses
affinités et de ses répugnances sensorielles. Le claquement d'un fouet
de charretier, la corne d'un garde-barrière, la ritournelle mélopique
des haleurs, le glougloutement des gouttières, le bruit de la pluie aux
les feuilles, toutes les rumeurs de l'eau, les moisissures de l'automne
les odeurs de brasseries, voire l'âcre puantant du ton, la plongeaient
dans des extases et provoquaient ses délectations; en revanche, elle
dédaignait le parfum des roses, bâillait devant les murs fraîchement
peints, tachait ou déchirait ses vêtements neufs et pleurait à chaudes
larmes lorsqu'on jetait au rebut ses hardes usées. Toutes ses
prédilections allèrent aux choses maussades, farouches, incomprises.

Ses plus grandes félicités lui venaient de la rivière. Boudant la
villette aux rues basses et bien lavées, avec des façades luisantes,
elle s'isolait des heures au bord du Rupel huileux se traînant
péniblement, enflé et inerte dans son lit de limon. Elle courait sur la
jetée à la rencontre des bateliers et s'accrochait, avec des avidités
caressantes de jeune chienne en mal de dentition, à leurs bottes
ruisselantes. Le bleu marin de leurs tricots et de leurs grègues devint
une de ses couleurs préférées, celle qu'elle choisit plus tard pour ses
jerseys. Ce fut même, avec l'indigo foncé et luisant du sarrau des
rustres, le seul bleu qu'elle affectionnât.

Des chalands chargeaient au pied des bermes où s'entassaient des blocs
de briques et de tuiles. L'enfant amorcée assistait à la manoeuvre,
admirait ces ouvriers poudreux ou gâcheux suivant la temps. Qu'elle se
désagrégeât en boue ou en poussière, la marchandise de ces tâcherons les
passait toujours à la même teinte rougeâtre. Les talus et les chantiers
en étaient enduits. Rouges aussi les fours et les hangars au fil de
l'eau en contrebas de la digue, rouges encore les cheminées cylindriques
dépassant les bâtiments qui s'agglomèrent alentour. Des façons de
vallées creusées par le travail des hommes pour l'extraction de l'argile
s'élargissaient, pénétrant toujours plus avant dans l'intérieur des
terres et disputant la glèbe aux cultures. La végétation était reléguée
aux confins, constamment reculés, de cette zone industrielle.
Briqueteries et tuileries brunâtres par les temps gris, rutilaient sous
le ciel bleu. Une chaleur délétère; des vapeurs azotées, âpres, lourdes
et violâtres, montaient des fournaises répandant une fade odeur de terre
cuite et renchérissaient sur la radiation d'un implacable soleil. Dans
cette géhenne, les hommes travaillaient nus jusqu'à la ceinture. Et l'on
ne savait, par moments, ce qui fumait et grésillait le plus de leur
encolure tannée ou de leurs pains de briques.

Clara bayait à ces labeurs; terrifiée mais vaguement chatouillée dans
ses transes. Impressions à la fois rudes et émollientes comme un massage
de la pensée.

L'hiver, régnaient l'humidité et la fièvre. Des miasmes paludéens
planaient au-dessus, des prairies lointaines, converties en baissières
par les eaux extravasées du Rupel.

Le paysage gris s'alourdissait, s'embrumait davantage. Les flots
glauques et flaves reflétaient les nuages de sépia au ventre violacé.
Les brouillards s'accrochaient aux drèves dépouillées, dans les
arrière-plans. Et les bâtiments industriels saignaient sur ce fond
sombre, un sang brunâtre, coagulé, alors que sur l'azur estival ils
paraissaient flamber. Ce glorieux rouge pourrissant jusqu'à ne plus
représenter que du brun, jetait comme des, rappels tragiques dans la
trame de l'atmosphère endeuillie.

Et Clara se sentait plus touchée, le coeur plus gros, devant ces
dégradations morbides que devant des couleurs franches.




III


Vers les 186..., Nikkel Mortsel apprit que la main-d'oeuvre manquait à
Anvers. On entreprenait la démolition des anciens remparts de la ville.
Des fossés se comblaient, des quartiers neufs s'élevaient sur les forts
de l'enceinte depuis longtemps débordés par la cité comme une jaque
d'enfant que fait craquer le torse d'une fille nubile. Le génie
militaire prenait mesure à la forte pucelle d'une nouvelle ceinture
crénelée.

Alléchés par un salaire plus sérieux, nombre de journaliers des
campagnes s'embauchaient chez les entrepreneurs urbains. Le ménage des
Mortsel émigra des premiers sous les toits d'une bicoque du quartier
Saint-André, dans la ruelle du Sureau. Maintenant, au lieu de cuire les
briques, Nikkel dut se familiariser avec leur emploi. Apprentissage
probablement onéreux, car Nikkel n'avait plus douze ans. La chance
intervint en faveur de l'aspirant plâtrier. Débarqué d'un jour dans la
grande ville, il rencontra un de ses pays, devenu compagnon maçon, qui
se l'attacha d'emblée, comme manoeuvre. Cette protection et aussi l'âge
et la bonne volonté du postulant, lui épargnèrent les vexatoires
épreuves de l'initiation. On l'accueillit même en camarade dès son
apparition.

Au début un seul l'asticotait et rôdait autour de lui pour l'essayer,
mais au premier attouchement Nikkel prit à bras le corps
l'expérimentateur, un échalas olivâtre et noueux, le démolit d'un maître
coup de rein et le vautra dans la boue, prouvant sans esbroufe à toute
la coterie qu'il en cuirait aux malveillants.

Intelligent, d'humeur amène, madré au fond il conquit rapidement ses
grades. Après un an, il n'aidait plus ses anciens, mais chargeait ses
propres outils et s'essayait à la construction. Il apprenait à lever des
murs entre deux lignes, plantait ses broches, prenait ses aplombs.
L'oeil juste, il recourait à peine au _chas_ et il n'eut bientôt pas
son pareil pour hourder, plâtrer, gobeter, et enfin pour tailler la
pierre.

Le matin, il emportait du café dans une gourde de fer blanc et deux
grosses tartines roulées dans une gazette. A midi, si la distance du
chantier au logis empêchait son homme de rentrer, Rikka, accompagnée de
la petite Clara, trimbalait jusqu'à la bâtisse la gamelle de fricot
enveloppée d'une serviette appétissante. Et toutes deux s'amusaient,
assises sur une pierre ou sur une brouette, à lui voir engouler la
portion fumante, le plein air et le turbin aiguisant ses fringales.

Plus grande, Clara apporta seule le dîner au maçon.

L'enfant écarquillait les yeux, prenait plaisir, après le travail des
terrassiers, à voir sortir les fondations du sol, puis s'élever chaque
jour au-dessus du rez-de-chaussée. Elle reconnaissait tous ces hommes
bistres qui la saluaient rondement, la hélaient dès son approche et,
après la bâfrée, jonglaient avec la mioche comme avec une poupée. Clara
souriait d'un petit air sérieux à leurs tours; juchée sur leur épaule ou
sur leur poing tendu, frileusement accrochée à leur cou, criait:
«Encore!



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