A B C D E F
G H I J K L M 

Total read books on site:
more than 10 000

You can read its for free!


Text on one page: Few Medium Many
Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
at http://www.ebooksgratuits.com







Georges Eekhoud



ESCAL-VIGOR



(1899)



Table des matières

PREMIÈRE PARTIE ALFRED VALLETTE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
DEUXIÈME PARTIE LES SACRIFICES DE BLANDINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
TROISIÈME PARTIE_ _LA KERMESSE DE LA SAINT-OLFGAR
I
II
III
IV
V



PREMIÈRE PARTIE
ALFRED VALLETTE


I

Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune «Dykgrave» ou comte
de la Digue, châtelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse
compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour
au berceau de ses aïeux, à Smaragdis, l'île la plus riche et la
plus vaste d'une de ces hallucinantes et héroïques mers du Nord,
dont les golfes et les fiords fouillent et découpent
capricieusement les rives en des archipels et des deltas
multiformes.

Smaragdis ou l'île smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi-
celtique de Kerlingalande. À l'origine du commerce occidental, une
colonie de marchands hanséates s'y fixa. Les Kehlmark prétendaient
descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu
mâtinés de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent
Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se
distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du
thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.

Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de
Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette
romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et
virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark
périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.

Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard
d'Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen,
embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur
l'échafaud.

Au XVe siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des
rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces
Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la
Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.

Demeure historique et même légendaire, tenant d'un burg teuton et
d'un palazzo italien, le château d'Escal-Vigor se dresse à
l'extrémité occidentale de l'île, à l'intersection de deux très
hautes digues d'ou il domine tout le pays.

De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme
les maîtres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et
l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des
siècles. On attribuait même à un ancêtre d'Henry la construction
de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée
de ces inondations, voire de ces submersions totales dans
lesquelles s'engloutirent plusieurs îles soeurs.

Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer
était parvenue à rompre une partie de cette chaîne de collines
artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de
l'île même; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor eût
été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et
d'entrepôt à toute la population.

Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son
peuple, et lorsqu'elles se furent retirées, non seulement il
répara la digue à ses frais, mais il rebâtit les chaumières de ses
vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires,
avaient revêtu l'aspect de collines naturelles. Elles étaient
plantées, à leur crête, d'épais rideaux d'arbres un peu penchés
par le vent d'ouest. Le point culminant était celui où les deux
rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de
plateau ou de promontoire, avançant comme un éperon ou une proue
dans la mer. C'était précisément à l'extrémité de ce cap que se
dressait le château. Face à l'Océan, la digue taillée à pic
présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin
dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.

À marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette
forteresse érigée contre leurs fureurs. Du côté des terres, les
deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu'elles
s'écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en
s'élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des
futaies, des étangs, des pâturages. Les arbres, jamais émondés,
ouvraient de larges éventails toujours frémissants d'arpèges
éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi
les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe
humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu à
l'île son nom de Smaragdis ou d'Émeraude.

Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt
ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte
actuel, deux êtres jeunes et beaux, s'y étaient aimés au point de
ne pouvoir survivre l'un à l'autre. Henry y était né quelques mois
avant leur mort. Sa grand'mère paternelle le recueillit, mais ne
voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l'atmosphère et
au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée
de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la
capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des
médecins, on l'avait envoyé étudier dans un pensionnat
international de la Suisse.

Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s'était écoulée son adolescence,
Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé
d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et
concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un
feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant
sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues
au couchant; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules
tombantes; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La
constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux
brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le
prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux
professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie,
sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul
dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur
favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée.
Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des
migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et
l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait
d'atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une
promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la
barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis,
par un étrange caprice de l'organisme humain, il se trouva que
l'accident qui avait failli l'enlever détermina la crise
salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son aïeule dont
il était tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du
jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si
éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu'un
collège modèle, un véritable _Kurhaus_ situé dans la partie la
plus salubre de la Suisse. Avant d'être converti en un gymnase
cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le
Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous
des malades élégants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud.
L'aïeule d'Henry avait donc compté sur le climat salubre de la
vallée de l'Aar et l'hygiène de cette maison d'éducation, pour
rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race
illustre. Ce petit-fils idolâtré, n'était-il pas le seul enfant de
ses enfants morts de trop d'amour?

Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva
gratifié d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide
convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit
à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la
chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il était venu à
Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son âme, trop studieuse
et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.

Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit
à s'y entraîner et finit par y exceller. Loin de bouder comme
naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait
par son intrépidité, son acharnement; et lui qui, pour s'épargner
la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans
les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de
bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs
de montagnes.

Il demeura, en même temps que liseur et homme d'étude, grand
amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs; rappelant
sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la
Renaissance.

À la mort de la douairière qu'il adorait, il était venu s'établir
dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un
souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers
devaient plaire à son âme friande d'exubérance et de franchise.

Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique
qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siècle, des
croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent
encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark
savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et
foncée sur les populations blanches et rosâtres qui les
entouraient -- faire exception aussi, dans le reste du royaume,
par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout
protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares
de Smaragdis n'acceptèrent le baptême qu'à la suite d'une guerre
d'extermination que leur firent les chrétiens pour venger l'apôtre
saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d'inventions
cannibalesques, représentées d'ailleurs méticuleusement et presque
professionnellement en des fresques décorant l'église paroissiale
de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des
écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se
fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point
même d'ajouter le stupre à la férocité et d'en agir avec Olfgar
comme les bacchantes avec Orphée.

Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et
subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant
tempérament et d'une autonomie irréductible.



Pages: | 1 | | 2 | | 3 | | 4 | | 5 | | 6 | | 7 | | 8 | | 9 | | 10 | | 11 | | 12 | | 13 | | 14 | | 15 | | 16 | | 17 | | 18 | | 19 | | 20 | | 21 | | 22 | | 23 | | 24 | | 25 | | 26 | | 27 | | Next |

N O P Q R S T
U V W X Y Z 

Your last read book:

You dont read books at this site.